
Crédit : Amiv
Dressée au sommet de son belvédère, la Madone de Saint-Laurent-la-Roche, dans le Jura, veille sur la plaine de Bresse depuis un siècle. Le 9 août, le village célébrera le centenaire de la réinstallation de cette statue, un anniversaire qui rappelle combien la figure de la Vierge Marie est intimement liée à l'histoire de cette région.
Erigée une première fois en 1874 sur l’emplacement de l’ancien donjon du château, démantelé sous Louis XIV, la Madone de Saint-Laurent-la-Roche domine depuis son promontoire le village et la plaine de Bresse. Visible de loin, elle est devenue un repère familier pour les habitants comme pour les randonneurs. Le 9 août prochain, la commune célébrera le centenaire de cette statue à l’histoire mouvementée. Au début du XXᵉ siècle, dans le contexte tendu de la séparation de l’Église et de l’État, la Madone devient la cible de plusieurs attentats. Une première explosion, le 1er mars 1904, la renverse sans la détruire. Remise en place, elle est de nouveau attaquée le 24 octobre, laissant un large impact sur son flanc gauche. Face aux risques d’une nouvelle attaque, le maire Émile Charnot propose son enlèvement lors d’un conseil municipal extraordinaire le 29 octobre 1904. Une partie des habitants s’y oppose. Menés notamment par M. Michel, ancien avocat installé dans la commune, ils lancent une pétition qui recueille 79 signatures pour demander le maintien de la statue. "Cette histoire dit beaucoup de choses sur la laïcité, mais aussi sur l’attachement des habitants à la Vierge Marie", explique Béatrice Genet, coprésidente de l’Association de mise en valeur de l’église de Saint-Laurent-la-Roche (AMIVE). "Beaucoup des noms figurant sur la pétition appartiennent encore aujourd’hui à des familles du village." Malgré cette mobilisation, une troisième explosion, le 22 avril 1905, détruit définitivement la Madone. Mais les habitants ne renoncent pas : en 1926, grâce à une souscription locale et à un impressionnant chantier mobilisant hommes et attelages de bœufs, une nouvelle statue est hissée au sommet du rocher. C’est celle qui veille encore aujourd’hui sur Saint-Laurent-la-Roche.
Si cette Madone est devenue un symbole pour la commune, elle témoigne aussi d’un attachement plus large à la figure de Marie dans le Jura, une terre où la dévotion mariale a profondément marqué l’histoire et le patrimoine.
Une dévotion ancienne, façonnée par les épreuves
"Le Jura est une terre mariale", confirme à Aleteia Bertane Poitou, responsable de l'art sacré au diocèse de Saint-Claude, ajoutant que même si les sources sont peu nombreuses avant les XIᵉ et XIIᵉ siècles, plusieurs éléments permettent de comprendre pourquoi cette dévotion s'est enracinée ici. "La première piste remonte aux origines de l'évangélisation de la région. À l'époque, le Jura appartient au diocèse de Besançon. Selon la tradition, les saints Ferréol et Ferjeux, premiers évangélisateurs de la province, auraient été envoyés par saint Irénée de Lyon, l'un des premiers théologiens à avoir développé la figure de Marie comme la "nouvelle Ève". On peut donc imaginer que cette sensibilité mariale ait accompagné les premiers missionnaires", explique la spécialiste.
Si la vie monastique joue un rôle déterminant dans l’enracinement du culte marial, avec l'implantation de nombreuses communautés religieuses, notamment trois grandes abbayes cisterciennes, mais aussi les Chartreux, la dévotion à Marie ne reste toutefois pas cantonnée aux monastères. "Le diocèse est longtemps resté très rural. Dans les campagnes, la piété populaire s'est maintenue plus durablement qu'ailleurs et Marie était celle que l'on invoquait dans les épreuves", note Bertane Poitou. Et les épreuves, les Jurassiens en ont traversé beaucoup : la guerre de Dix Ans, pillages, incendies, épidémies et massacres marquent profondément les populations, qui se tournent naturellement vers la Vierge comme protectrice. Cette confiance en Marie s’inscrit parfois directement dans la mémoire des lieux, comme en témoigne la chapelle Notre-Dame Libératrice à Salins-les-Bains. "En 1639, alors que la Franche-Comté est ravagée par la guerre de Dix Ans, les habitants de Salins invoquent la protection de la Vierge face aux menaces qui pèsent sur la ville, notamment les troupes françaises et la peste. Selon la tradition, la cité est épargnée des destructions promises, ce qui est attribué à l’intercession de Marie. En signe de reconnaissance, les habitants font ériger une chapelle et installent une statue de la Vierge Libératrice, qui devient un lieu de prière et de pèlerinage", raconte l’historienne, qui précise qu’à la fin des années 1980, on recensait plus d'une trentaine de lieux de pèlerinage dédiés à Marie dans le Jura, sans compter les nombreuses églises placées sous son patronage : près d'une vingtaine sont dédiées à la Nativité de Marie, une quarantaine à l'Assomption, auxquelles s'ajoutent chapelles et oratoires.
Marie, une présence qui demeure
Mais cette dévotion mariale ne relève pas seulement du passé. Aujourd'hui encore, les grands sanctuaires du département continuent d'attirer les fidèles, à commencer par le sanctuaire Notre-Dame de Mont-Roland, qui conserve le souvenir d'une Vierge en majesté du XIᵉ siècle, Notre-Dame de Neige et Notre-Dame du Chêne. Cette présence de Marie se manifeste aussi dans le mouvement des Équipes du Rosaire, particulièrement actif dans le diocèse. "Notre diocèse était l’un des premiers à organiser des pèlerinages à Lourdes et l'Hospitalité jurassienne fut la première créée en France", souligne fièrement Bertane Poitou, qui rappelle par ailleurs la richesse mariale du patrimoine artistique du Jura.
"Dans les églises jurassiennes, la présence de Marie est partout. Fresques, retables, tableaux ou sculptures racontent toute la vie de Marie, de sa Nativité à son Assomption, en passant par les grands épisodes évangéliques comme l'Adoration des Mages, mais aussi des scènes issues des écrits apocryphes", précise-t-elle.
Ainsi, des églises aux monastères, c'est tout le paysage jurassien qui porte l'empreinte de Marie. Au détour d'un sentier, au sommet d'un belvédère ou dans le silence d'une chapelle, la Vierge continue de raconter une même histoire : celle d'un territoire où foi, patrimoine et mémoire n'ont jamais cessé de dialoguer.
aleteia
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