Bien plus qu’une mise en garde contre les dérives liées aux avancées technologiques, "Magnifica Humanitas" est d’abord une invitation à la fraternité et à l’action, pour ensemble, bâtir le monde de demain, respectueux de la dignité de chacun. "Ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre époque", lance Léon XIV à tous les hommes de bonne volonté, filant la métaphore biblique de la tour de Babel.
"La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble." Ce sont par ces mots que commence la première encyclique de Léon XIV, Magnifica Humanitas – "La magnifique humanité", consacrée aux défis de l’intelligence artificielle et rendue publique ce lundi 25 mai.
Ce texte d’une grande densité - 245 paragraphes et plus de 45.000 mots - pointe du doigt les dangers inhérents à "l’ère de l’intelligence artificielle" et propose une feuille de route pour rester humains et unis face au tsunami numérique. "Nous voulons trouver, avec [tous les hommes et toutes les femmes de notre temps], de nouvelles voies pour le bien commun et la promotion d’une vie digne pour tous", affirme le Pape, qui appelle de ses vœux "une attitude de dialogue", à l’opposé de l’épisode de la construction de la tour de Babel (cf. Gn 11, 1-9).
Un dialogue d'autant plus nécessaire aujourd'hui, au regard de la multiplication des acteurs qui prennent part au développement des outils numériques. "Par le passé, c’étaient surtout les États qui guidaient et orientaient l’innovation", souligne le Pape. "Aujourd’hui, les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements. Le pouvoir technologique prend ainsi un visage inédit, essentiellement privé, et donc d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun." D'où son appel à un "discernement commun" face aux progrès technologiques.
Babel, une œuvre conçue sans Dieu
Dans la Genèse, le récit de Babel raconte la construction d’une ville et d’une tour pour assurer aux hommes stabilité et pouvoir. Il ne doit y avoir une seule langue, une seule technologie, une seule direction. "Cependant, souligne le Pape, le projet cache un piège profond : c’est une œuvre conçue sans référence à Dieu, soutenue par une uniformité qui élimine la diversité et, au lieu de la communion, choisit l’homogénéisation." Une description qui n’est pas sans rappeler le tournant historique que prend notre société à l’ère de l’intelligence artificielle, marquée par "l’idolâtrie du profit qui sacrifie les plus faibles", "l’uniformité qui gomme les différences" et "la prétention d’un langage unique".
Babel révèle ainsi la limite de toute construction qui naît de l’absolutisation de l’humain et de sa prétention à l’autosuffisance.
"Lorsque la cité est construite sur l’orgueil et la prétention à se suffire à elle-même, la communication se dégrade, les langues se confondent et les êtres humains ne se comprennent plus. Le résultat n’est pas l’unité, mais la dispersion", alerte Léon XIV. "Babel révèle ainsi la limite de toute construction qui, aussi grandiose soit-elle, naît de l’absolutisation de l’humain et de sa prétention à l’autosuffisance, sacrifie la dignité des personnes à l’efficacité et aspire à atteindre le ciel sans la bénédiction de Dieu."
La "voie de Néhémie"
Au "syndrome de Babel", le Pape oppose et propose la "voie de Néhémie", cet homme juif à l’origine de la reconstruction des murs de Jérusalem (cf. Ne 2-6). "Choisissons plutôt la "voie de Néhémie" mettant en évidence la valeur du travail partagé pour rendre sûre la cité de Dieu", engage Léon XIV. "À tous les fidèles catholiques, à tous les chrétiens, à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté, j’adresse un appel vibrant : ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre époque. Comme Néhémie, prions, planifions avec sagesse, travaillons avec persévérance en replaçant Dieu à l’horizon de notre action et l’être humain au centre de nos choix."
[Soyons] des bâtisseurs de communion et non des architectes de Babel.
Une tâche qui n’est pas évidente et pour laquelle le Pape invite à prier : "[Soyons] des bâtisseurs de communion et non des architectes de Babel". Pour y arriver, Léon XIV appelle à ralentir la course au progrès technologique et à prendre le temps de discerner, de réfléchir : "Je demande à tous d’arrêter le chantier d’une énième Babel et d’unir nos forces pour édifier le bien, afin que l’humanité ne perde jamais sa beauté et que le monde puisse reconnaître une fois encore au cœur de l’être humain, le lieu où Dieu désire habiter."
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