jeudi 6 août 2026

Saint Bonaventure, un théologien à genoux

 

Painting of St. Bonaventure

Saint Bonaventure.

Dominicain du couvent de Bordeaux, le frère Jean-Thomas de Beauregard commente l’évangile de la fête de saint Bonaventure. À l’exemple de la foi des tout-petits, Bonaventure pense qu’il ne peut pas y avoir de connaissance de Dieu sans prière et sans amour.

Faire mémoire de saint Bonaventure en cette Année saint François d’Assise instituée par le pape Léon XIV, pourrait presque sonner comme une provocation. Aux yeux des franciscains spirituels, parce qu’il fut ministre général de l’Ordre des frères mineurs et qu’il y combattit la tendance joachimite qui risquait d’enfoncer les franciscains dans l’hérésie, Bonaventure est l’incarnation du traître, le symbole de l’écrasement du charisme originel par l’institution. Cette légende noire a d’ailleurs été reprise en 2002 par l’historien médiéviste Jacques Dalarun, qui par un jeu de mots cruel intitula l’un de ses livres La Malaventure de François d’Assise.

Doux et humble de cœur

C’est très injuste, tant Bonaventure s’est voulu fidèle à François d’Assise. Il y a même chez lui un certain chauvinisme franciscain. Un peu à la manière dont Thomas d’Aquin n’hésite pas à dire que la vie dominicaine est un décalque exact du mode de vie du Christ, Bonaventure n’hésite pas, pour commenter l’Évangile (lue le lendemain de sa fête !), où Jésus recommande d’être doux et humble de cœur (Mt 11, 28-30), à affirmer : "L’homme est doux par le sentiment de fraternité ; il est humble par le sentiment de petitesse ou de minorité. Donc être doux, c’est se faire le frère de tous ; être humble, c’est être plus petit que tous. Et donc être doux et humble de cœur, c’est être un vrai frère mineur." Ben voyons !

En bon frère mineur, Bonaventure est donc familier de l’Évangile de ce jour. Il peut s’exclamer avec Jésus : "Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. […] Personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler" (Mt 11, 25-27). Non pas que Bonaventure, pas plus que le Christ, ne méprise la science ou l’étude. Bonaventure était le collègue de Thomas d’Aquin à la Sorbonne, et si leurs théologies sont différentes, il n’y a aucun anti-intellectualisme chez Bonaventure. Mais peut-être plus que chez Thomas, des accents affectifs et de piété fervente.

Pas de théologie sans prière

Bonaventure est typique de cette théologie à genoux que le pape François reconnaissait chez Benoît XVI, précisément façonné par Bonaventure. Dans le prologue de son Brevioquium, Bonaventure écrit : "Il faut commencer par le commencement, c’est-à-dire accéder d’une foi pure au Père des lumières, en fléchissant les genoux de notre cœur, afin que par son Fils dans son Saint-Esprit, il nous donne la vraie connaissance de Jésus-Christ et, avec sa connaissance, son amour. » Dans son commentaire des Sentences, Bonaventure écrit encore que « la sagesse, en son sens le plus propre, désigne la connaissance expérientielle de Dieu ; et de cette manière, elle est l’un des sept dons de l’Esprit Saint, dont l’acte consiste à goûter la divine suavité […], il trouve son commencement dans la connaissance et sa consommation dans l’affection".

Ce que Thomas d’Aquin a pratiqué sans toujours le dire, Bonaventure le pratique et le dit, et même y exhorte : il veut qu’on ne fasse de la théologie que dans un climat de prière. Ainsi dans le prologue de son Itinéraire de l’âme vers Dieu, Bonaventure exhorte à la prière "afin qu’on n’aille pas croire que la lecture suffise sans l’onction, la spéculation sans la dévotion, la recherche sans l’admiration, l’examen attentif sans l’exultation, le travail sans la piété, la science sans la charité, l’intelligence sans l’humilité, l’étude sans la grâce de Dieu". De qui prétendrait faire de la théologie ou même de la philosophie une science autonome, sans le secours de la grâce, Bonaventure se moque : "C’est comme si un homme voulait regarder le ciel ou le soleil avec des bougies." Il prêche en ce sens : "Rien ne peut rendre les choses parfaits objets de science, si ce n’est la présence du Christ, Fils de Dieu et maître."

La foi des tout-petits

Dès lors, il peut arriver qu’un tout-petit en remontre à un grand savant en matière de foi, parce que son intimité avec le Christ lui donne cette connaissance expérientielle de Dieu qui surpasse toute connaissance. Peut-être ne saura-t-il pas la formuler conceptuellement de manière adéquate, mais il en vivra et saura reconnaître dans la prédication trop brillante d’un théologien à la mode ce qui s’écarte de la foi catholique. Et c’est ici que Bonaventure rejoint Thomas d’Aquin, dont on sait qu’il admirait la foi de la vetula, cette petite vieille qui, dans une chapelle latérale, récite son chapelet, et en sait parfois plus que le plus éminent des docteurs en théologie. 


aleteia

mercredi 5 août 2026

Le Jura, un territoire façonné par la Vierge Marie

 

Madone-de-Saint-Laurent-la-Roche.jpg

Crédit : Amiv

La statue de la Madone à Saint-Laurent-la-Roche, Jura.

Dressée au sommet de son belvédère, la Madone de Saint-Laurent-la-Roche, dans le Jura, veille sur la plaine de Bresse depuis un siècle. Le 9 août, le village célébrera le centenaire de la réinstallation de cette statue, un anniversaire qui rappelle combien la figure de la Vierge Marie est intimement liée à l'histoire de cette région. 

Erigée une première fois en 1874 sur l’emplacement de l’ancien donjon du château, démantelé sous Louis XIV, la Madone de Saint-Laurent-la-Roche domine depuis son promontoire le village et la plaine de Bresse. Visible de loin, elle est devenue un repère familier pour les habitants comme pour les randonneurs. Le 9 août prochain, la commune célébrera le centenaire de cette statue à l’histoire mouvementée. Au début du XXᵉ siècle, dans le contexte tendu de la séparation de l’Église et de l’État, la Madone devient la cible de plusieurs attentats. Une première explosion, le 1er mars 1904, la renverse sans la détruire. Remise en place, elle est de nouveau attaquée le 24 octobre, laissant un large impact sur son flanc gauche. Face aux risques d’une nouvelle attaque, le maire Émile Charnot propose son enlèvement lors d’un conseil municipal extraordinaire le 29 octobre 1904. Une partie des habitants s’y oppose. Menés notamment par M. Michel, ancien avocat installé dans la commune, ils lancent une pétition qui recueille 79 signatures pour demander le maintien de la statue. "Cette histoire dit beaucoup de choses sur la laïcité, mais aussi sur l’attachement des habitants à la Vierge Marie", explique Béatrice Genet, coprésidente de l’Association de mise en valeur de l’église de Saint-Laurent-la-Roche (AMIVE). "Beaucoup des noms figurant sur la pétition appartiennent encore aujourd’hui à des familles du village." Malgré cette mobilisation, une troisième explosion, le 22 avril 1905, détruit définitivement la Madone. Mais les habitants ne renoncent pas : en 1926, grâce à une souscription locale et à un impressionnant chantier mobilisant hommes et attelages de bœufs, une nouvelle statue est hissée au sommet du rocher. C’est celle qui veille encore aujourd’hui sur Saint-Laurent-la-Roche.

Si cette Madone est devenue un symbole pour la commune, elle témoigne aussi d’un attachement plus large à la figure de Marie dans le Jura, une terre où la dévotion mariale a profondément marqué l’histoire et le patrimoine.

Une dévotion ancienne, façonnée par les épreuves

"Le Jura est une terre mariale", confirme à Aleteia Bertane Poitou, responsable de l'art sacré au diocèse de Saint-Claude, ajoutant que même si les sources sont peu nombreuses avant les XIᵉ et XIIᵉ siècles, plusieurs éléments permettent de comprendre pourquoi cette dévotion s'est enracinée ici. "La première piste remonte aux origines de l'évangélisation de la région. À l'époque, le Jura appartient au diocèse de Besançon. Selon la tradition, les saints Ferréol et Ferjeux, premiers évangélisateurs de la province, auraient été envoyés par saint Irénée de Lyon, l'un des premiers théologiens à avoir développé la figure de Marie comme la "nouvelle Ève". On peut donc imaginer que cette sensibilité mariale ait accompagné les premiers missionnaires", explique la spécialiste. 

Si la vie monastique joue un rôle déterminant dans l’enracinement du culte marial, avec l'implantation de nombreuses communautés religieuses, notamment trois grandes abbayes cisterciennes, mais aussi les Chartreux, la dévotion à Marie ne reste toutefois pas cantonnée aux monastères. "Le diocèse est longtemps resté très rural. Dans les campagnes, la piété populaire s'est maintenue plus durablement qu'ailleurs et Marie était celle que l'on invoquait dans les épreuves", note Bertane Poitou. Et les épreuves, les Jurassiens en ont traversé beaucoup : la guerre de Dix Ans, pillages, incendies, épidémies et massacres marquent profondément les populations, qui se tournent naturellement vers la Vierge comme protectrice. Cette confiance en Marie s’inscrit parfois directement dans la mémoire des lieux, comme en témoigne la chapelle Notre-Dame Libératrice à Salins-les-Bains. "En 1639, alors que la Franche-Comté est ravagée par la guerre de Dix Ans, les habitants de Salins invoquent la protection de la Vierge face aux menaces qui pèsent sur la ville, notamment les troupes françaises et la peste. Selon la tradition, la cité est épargnée des destructions promises, ce qui est attribué à l’intercession de Marie. En signe de reconnaissance, les habitants font ériger une chapelle et installent une statue de la Vierge Libératrice, qui devient un lieu de prière et de pèlerinage", raconte l’historienne, qui précise qu’à la fin des années 1980, on recensait plus d'une trentaine de lieux de pèlerinage dédiés à Marie dans le Jura, sans compter les nombreuses églises placées sous son patronage : près d'une vingtaine sont dédiées à la Nativité de Marie, une quarantaine à l'Assomption, auxquelles s'ajoutent chapelles et oratoires.

Marie, une présence qui demeure 

Mais cette dévotion mariale ne relève pas seulement du passé. Aujourd'hui encore, les grands sanctuaires du département continuent d'attirer les fidèles, à commencer par le sanctuaire Notre-Dame de Mont-Roland, qui conserve le souvenir d'une Vierge en majesté du XIᵉ siècle, Notre-Dame de Neige et Notre-Dame du Chêne. Cette présence de Marie se manifeste aussi dans le mouvement des Équipes du Rosaire, particulièrement actif dans le diocèse. "Notre diocèse était l’un des premiers à organiser des pèlerinages à Lourdes et l'Hospitalité jurassienne fut la première créée en France", souligne fièrement Bertane Poitou, qui rappelle par ailleurs la richesse mariale du patrimoine artistique du Jura.

"Dans les églises jurassiennes, la présence de Marie est partout. Fresques, retables, tableaux ou sculptures racontent toute la vie de Marie, de sa Nativité à son Assomption, en passant par les grands épisodes évangéliques comme l'Adoration des Mages, mais aussi des scènes issues des écrits apocryphes", précise-t-elle. 

Ainsi, des églises aux monastères, c'est tout le paysage jurassien qui porte l'empreinte de Marie. Au détour d'un sentier, au sommet d'un belvédère ou dans le silence d'une chapelle, la Vierge continue de raconter une même histoire : celle d'un territoire où foi, patrimoine et mémoire n'ont jamais cessé de dialoguer. 


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dimanche 2 août 2026

Rouen rend hommage au père Jacques Hamel dix ans après son martyre

 




Dix ans après son assassinat par des terroristes en pleine messe, le père Jacques Hamel n'est pas oublié. Les 25 et 26 juillet, le diocèse de Rouen consacre deux journées de mémoire et de prière au prêtre de Saint-Étienne-du-Rouvray, dont la cause de béatification suit son cours à Rome.

Il y a dix ans, le 26 juillet 2016, la France découvre avec stupeur l'assassinat du père Jacques Hamel dans son église de Saint-Étienne-du-Rouvray. Ce matin-là, le prêtre auxiliaire âgé de 85 ans célèbre la messe quand deux islamistes de 19 ans, Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean, font irruption dans l'église, prennent des otages et égorgent le vieux prêtre devant l'autel. Un paroissien, Guy Coponet, est grièvement blessé à la gorge. Les deux assaillants, qui revendiquent l'État islamique, sont abattus par la BRI à leur sortie de l'église. L'attentat, survenu deux semaines après la tragédie de Nice, plonge la France dans un deuil profond.

Dix ans après, le diocèse de Rouen organise deux journées de mémoire et de prière, les 25 et 26 juillet 2026. Dès le samedi après-midi, l'église Saint-Étienne ouvre ses portes pour un accueil continu : les fidèles pourront se recueillir sur le lieu du martyre et feuilleter un livre d'or. Le soir, la cathédrale Notre-Dame de Rouen accueille l'inauguration d'une exposition en sept panneaux retraçant la vie et le ministère du prêtre, suivie d'une veillée-mémoire musicale et littéraire, "Jacques Hamel en parole et en acte", avec Philippe Tailleux et le père Jacques Simon. L'exposition restera visible jusqu'au 31 août.

Le dernier trajet du père Hamel

Le dimanche 26 juillet, jour anniversaire exact, le programme s'annonce solennel. À 9h30, une marche silencieuse permettra de refaire ensemble le dernier trajet du père Hamel jusqu'à son église. Le parvis sera officiellement baptisé "Parvis Père Jacques Hamel" par le maire Joachim Moyse. À 11h, le cardinal Jean-Marc Aveline, archevêque de Marseille et président de la Conférence des évêques de France, présidera la messe, retransmise en direct par Le Jour du Seigneur. Discours des autorités civiles et religieuses suivront devant la stèle de la paix. La journée s'achèvera par un recueillement sur la tombe du père Hamel au cimetière de Bonsecours (15h30) et les vêpres à la basilique Notre-Dame de Bonsecours (16h30).

Une cause en béatification du père Hamel a été ouverte dès 2017 avec une dispense exceptionnelle du pape François. Elle a donné lieu à un dossier de 11.500 pages — homélies, témoignages, lettres — transmis au Vatican pour examen. Depuis, la cause est à l'étude au Vatican : le père Hamel ayant été tué in odium fidei ("en haine de la foi"), sa reconnaissance comme martyr suffirait à ouvrir la voie à sa béatification, sans qu'un miracle soit requis. Sa tombe à Bonsecours, dans le carré des prêtres, est devenue un lieu de pèlerinage où des fidèles viennent régulièrement prier.

Il y a 10 ans, le 26 juillet 2016, le père Jacques Hamel, curé de la paroisse de Saint-Etienne du Rouvray, dans le nord de la France, était assassiné lors d’une prise d’otages, égorgé par deux terroristes ayant fait allégeance à l’État islamique. Un fidèle, qui participait à la messe, avait été sérieusement blessé.

Plusieurs hommages sont rendus en France à l’occasion du 10ème anniversaire de l’assassinat du père Jacques Hamel, dans son église le 26 juillet 2016. Des initiatives interreligieuses axées sur la connaissance de l’autre entre Chrétiens et musulmans, des expositions, des temps de prière et de partage sont organisés notamment à Saint-Étienne-du-Rouvray. Le cardinal Jean-Marc Aveline, président de la Conférence des évêques de France, présidera une messe, retransmise, dimanche, par les chaines de télévision du service public.

Si aujourd’hui le travail de mémoire est important pour les jeunes générations, il faut aussi prendre acte qu’en 10 ans, les relations entre chrétiens et musulmans en France ont évolué, bien que beaucoup de chemin reste à faire et que la méfiance est sujette à instrumentalisation. Entretien avec le dominicain Jean-François Bour, directeur du Service national pour les relations avec les musulmans.

Frère, Jean-François Bour, comment l'assassinat du père Hamel a-t-il contribué à faire avancer le dialogue islamo-chrétien?


Le dialogue entre chrétiens et musulmans, en France en tous les cas, ne peut pas se réduire à une simple relation courtoise, même avant 2016. Une relation s'est construite déjà au cours des années 1950. L'Église de France a fondé un service dédié dès 1973 pour les relations avec les musulmans, pour permettre à des acteurs chrétiens, catholiques, de se former à la connaissance de l'islam et d'entrer un peu plus dans la complexité de l'histoire musulmane, dans le détail du fonctionnement de la religion musulmane. Mais, si on veut voir une vraie bascule, il faudrait plutôt la situer déjà autour de 2001. L'attentat de New York, contre le World Trade Center, a généré une prise de conscience assez forte. À partir de ce moment-là, on essaie de comprendre pourquoi il y a des courants qui choisissent la violence terroriste, et toute une réflexion s'engage.

Et qu'est ce qui a changé, quelle est la nouvelle approche après ce premier déclic de 2001 et à la suite des attentats des années 2010 en France?


Du côté des musulmans, par exemple, il y a une sorte d'électrochoc, et pour beaucoup, c'est une souffrance car ils n'ont souvent pas du tout reçu, de la part des générations qui les précèdent, un enseignement de l'islam qui serait propice à la violence ou au chaos. Ils prennent conscience très brutalement qu’il y a des courants djihadistes, des courants terroristes. Après l'assassinat du père Hamel, nous avons vu arriver en France, des délégations de très haut niveau venues à Paris parler à des évêques et se rendre à Saint-Étienne-du-Rouvray pour présenter leurs condoléances, et déclarer leur réprobation de l'attentat.

Cet islam, qui ne s'est pas reconnu dans la violence, a-t-il pris, dans une certaine mesure, l'initiative du dialogue?


Je ne pense pas qu'on puisse dire qu'il a pris l'initiative du dialogue formellement. Mais il a compris qu'il fallait enclencher une nouvelle étape dans le processus déjà existant, au sein duquel les chrétiens en général étaient assez proactifs. Le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale qui est le porte-parole du wahhabisme de l'Arabie Saoudite au niveau mondial, est venu lui aussi à Saint-Étienne-du-Rouvray. Il a participé avec Mgr Lebrun à une veillée d'hommage. Ces dignitaires ont compris que, même s'ils étaient porteurs d'un certain conservatisme islamique, d'un certain rigorisme qui peut être propice à une forme assez offensive de l'islam, il fallait absolument développer un autre message.

N’y a-t-il pas aussi chez les chrétiens une forme de méconnaissance de l'autre qui permet d'élever assez facilement les murs de la méfiance?


On voit se lever, à l'occasion de ces drames, des personnes parfois même très simples dans la population, qui disent que cette violence ne leur correspond pas. On voit ça du côté des musulmans, du côté des chrétiens aussi et même de la part de non-croyants. Ces personnes disent qu’elles ne veulent pas de cette dérive. Un certain nombre d'entre elles ont compris qu'il fallait rejoindre des associations de dialogue et qu'il fallait montrer des signes. Je suis très touché, par exemple, par la façon dont un musulman d'origine comorienne a réalisé et offert un tableau représentant le père Hamel en train de prêcher dans son église. Des musulmans sont venus au cimetière de Saint-Étienne-du-Rouvray pour déposer des fleurs.


10 ans après, pour beaucoup de jeunes, l'assassinat du père Hamel peut apparaitre comme un événement abstrait et lointain. Quelle est l'importance de la transmission de la mémoire?


C'est certainement l’aspect le plus compliqué. Dans l'histoire du père Hamel, les musulmans l'ont bien vu, le drame de la mort d'un homme se double du tragique qui vient de l'assassinat d'un homme en acte de prière. Beaucoup de musulmans ont dit leur effroi, leur dégoût total, face à cette violence pendant une prière. Pour beaucoup de jeunes chrétiens aujourd'hui en France, on note un certain désarroi. Nous avons en France aujourd'hui, dans le monde chrétien et chez les non chrétiens, une sorte d'angoisse qui s'est qui s'est répandue jusque dans le climat politique du pays. Donc le défi éducatif aujourd'hui est très important.

Le message de dialogue, de pardon, de réconciliation, adressé au lendemain de l'assassinat du père Hamel par l'Église de France, a aussi énormément surpris et soulagé les autorités françaises...


Ça fait des décennies que nous construisons une réflexion sur l'islam, sur le dialogue islamo-chrétien en France. Ça ne date pas de 2016. Et l'Église de France fait son travail en rappelant qu'elle ne peut pas accepter que l'on rende tous les musulmans responsables de la mort du père Hamel, ni responsables de tous les actes terroristes qui ont été commis par des gens qui ont sombré dans une idéologie mortifère.

Quels seraient les obstacles qui freineraient encore un dialogue interreligieux pleinement apaisé dix ans après ce drame?


Ce qui freine vraiment le dialogue interreligieux aujourd'hui, c’est de penser qu’on a autre chose à faire dans une époque qui nous place face à de nombreux défis qui ne concernent plus seulement le dialogue inter-religieux. On est un peu tenté de baisser les bras et d’épouser une forme presque de résistance, faire de notre vie chrétienne ou de l'évangélisation un rempart contre les musulmans. Ça arrive qu'on entende ce discours. Pas chez tout le monde, heureusement. Je crois qu'il faut dépasser cela. J'encouragerai vraiment tout le monde à se retrousser les manches aujourd'hui et à croire que nous pouvons nous parler et nous comprendre. À mon avis, il faut remettre un peu d'effort dans la machine, un peu d'engagement.


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Saint Bonaventure, un théologien à genoux

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