
ANSA
Paul VI recevant le président du Conseil italien, Aldo Moro, en 1964.
Le calendrier liturgique a placé la fête de saint Paul VI entre la Pentecôte et celle de sainte Jeanne d’Arc. Cette datation pourrait souligner que l’Esprit qui embrasa les apôtres le jour de la naissance de l’Église est aussi celui qui, à travers les siècles, inspire les cœurs les plus audacieux et les plus fermes. Le 29 mai, date anniversaire de l’ordination presbytérale de Jean-Baptiste Montini (1897-1978), est ainsi le jour où l’Église célèbre ce pape francophile par affinités familiales et culturelles et francophone par le goût et l’esprit ; il est aussi souvent surnommé "le pape du Saint-Esprit » à cause de sa dévotion sans réserve pour la troisième Personne de la Trinité.
"Mettez l'Esprit saint au sommet de votre culte !", recommandait-il dans son enseignement. Son optimisme évangélique, son humanisme chrétien ; tout en lui respirait cette certitude : l’Esprit est la force secrète de l’histoire. Montini fut un pape de dialogue, non par renoncement ou par faiblesse, mais par fidélité à l’Évangile : "Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d'où il vient ni où il va" (Jn 3, 8). Entre le souffle de la Pentecôte et l’audace de Jeanne, il incarne cette synthèse rare où la foi, loin de se rétracter, accueille le monde à bras ouverts. Avec une franche lucidité, voire inquiétude, mais jamais sans espérance.
Assassiné par les Brigades rouges
Pourtant, ce même calendrier, par un hasard qui n’en est sans doute pas un, fait coïncider à quelques jours près la fête de Paul VI avec un anniversaire bien plus sombre, mais d’une saisissante actualité. Il y a quarante-huit ans, le 9 mai 1978, le corps d’Aldo Moro était retrouvé, criblé de balles, dans le coffre d’une voiture au centre de Rome. Deux mois plus tôt, le 16 mars, le leader de la démocratie-chrétienne italienne avait été enlevé par un commando des Brigades rouges, groupe terroriste d’extrême gauche. Moro venait de sceller un "compromis historique" avec le Parti communiste italien, une alliance inédite pour former un gouvernement de coalition, dans l’espoir de sortir l’Italie des Années de Plomb — cette période de terreur, entre la fin des années 1960 et le début des années 1980, où les attentats ensanglantaient la péninsule — et de surmonter les graves difficultés économiques qui l’étouffaient. Contrairement à leurs camarades français, restés sous la coupe de Moscou, les communistes italiens avaient choisi la voie de l’autonomie, refusant la tutelle soviétique. Ce choix de la conciliation, Moro l’avait défendu avec une conviction qui lui coûta la vie.
Le pape, impressionnant de force intérieure
Le 13 mai 1978, Paul VI, brisé par l'émotion, préside en personne une messe de Requiem à la mémoire de l'homme d'État assassiné en la basilique romaine Saint-Jean-de-Latran. "Que nos cœurs sachent pardonner l’outrage injuste et mortel infligé à cet homme très cher et à ceux qui ont subi le même sort cruel", avait-il prié d'une voix douloureuse. La scène, inédite dans les annales de la papauté moderne, marqua les esprits. "Jamais Paul VI n’était apparu aussi impressionnant de force intérieure, avec son visage grave et tourmenté, son corps raidi à la fois par une souffrance morale et par le mal qui entrave sa démarche de vieillard", écrivit le journaliste de La Croix. Le pape avait tout tenté pour obtenir la libération de Moro, au risque d’irriter le gouvernement italien, hostile à tout contact avec les terroristes. En 2018, le postulateur de la cause de canonisation de Paul VI révéla que celui-ci avait envisagé de se livrer aux ravisseurs en échange de la vie sauve de l'homme politique...
Trois mois après ces obsèques bouleversantes, le 6 août, jour de la Transfiguration, le pape s’éteignait à son tour, comme si la mort de son ami avait achevé de consumer ses dernières forces. Ainsi, en quelques semaines, l’Italie perdait deux de ses figures les plus éclatantes du XXe siècle, deux hommes qui, chacun à leur manière, avaient cru en la possibilité d’un monde plus juste, plus fraternel, et pour qui la politique n’était pas seulement un jeu de pouvoir, mais un service rigoureux de l’humain et du bien commun.
Deux frères d’armes
Car Aldo Moro et Jean-Baptiste Montini n’étaient pas seulement des contemporains : ils étaient des frères d’armes, unis par une amitié forgée au sein de la Fédération universitaire catholique italienne (FUCI) entre 1934 et 1939. Moro, alors étudiant en droit, y militait, tandis que Montini y exerçait une influence appréciable comme aumônier. Ensemble, ils avaient façonné une vision de l’engagement chrétien dans la société, où la foi ne se réduisait pas à une affaire privée ou morale, mais devait inspirer l’action politique, sociale et culturelle. Quand les Brigades rouges enlevèrent Moro, Paul VI se mit personnellement en jeu pour tenter de sauver ce dernier : "Je vous prie à genoux : libérez M. Moro, simplement, sans conditions", suppliait-il dans une longue et poignante lettre ouverte aux terroristes, publiée le 22 avril 1978, moins de cinq heures avant l'expiration de l'ultimatum imposé par les ravisseurs. En vain. Les terroristes, exigeant la libération de leurs camarades emprisonnés, finirent par exécuter leur illustre otage. Durant toute cette terrible affaire, le pape montra une détermination rare, refusant de se résigner, comme s’il savait que le vrai combat n’était pas contre les hommes, mais contre les ténèbres qui les habitaient.
Homme d’État et catholique engagé, Moro s’était très tôt inspiré des grands penseurs chrétiens français du XXe siècle, Jacques Maritain et Emmanuel Mounier, ainsi que des conseils de "Don Battista", comme les militants de la FUCI appelaient familièrement leur aumônier. Ce dernier contribua à la formation spirituelle de toute une génération de responsables politiques qui reconstruisirent l’Italie sur les ruines de la dictature mussolinienne et de la Seconde Guerre mondiale. Cette formation s'appuyait sur trois piliers : une solide structuration intellectuelle et spirituelle, une grande liberté intérieure nourrie par une vie sacramentelle centrée sur le Christ, et un sens aigu de la responsabilité personnelle. Aldo Moro, membre du tiers-ordre dominicain, incarna cette synthèse : un homme politique engagé, pourvu d’un double courage, celui du dépassement et celui de la liberté intérieure.
Le compromis contre l’inacceptable
Le témoignage de cet apôtre en politique du dépassement au service du bien commun, continue d’interpeller notre temps exposé aux vents violents de l’extrémisme, du sectarisme et de la conflictualité permanente. Victime du fanatisme politique et de la rage idéologique, il reste le prototype du chrétien et du démocrate exemplaire, qui n’a jamais subordonné son existence qu’à la recherche de solutions profitant à l’intérêt général. Quitte à négocier avec des partis dont il ne partageait ni les moyens ni les objectifs, mais qui, comme lui, avaient accepté de faire du compromis un barrage contre l’inacceptable et un pont pour sauver et régénérer la démocratie. Il est bon de s’en souvenir aujourd’hui, alors que les règles du jeu démocratique ne sont plus ni respectées, ni même admises, par ceux dont les idées n'ont pas obtenu gain de cause ou sont en minorité.Paul VI et Aldo Moro nous rappellent que la vraie révolution commence toujours par un cœur qui refuse de haïr, et que l’Esprit, lui, ne cesse de souffler où Il veut, même dans les nuits les plus épaisses. Leur héritage est une boussole pour notre époque : l’optimisme chrétien n’est pas une naïveté, mais une forme de réalisme spirituel pour résister à la peur, aux sirènes du catastrophisme ambiant et au renoncement de soi-même. Notre démocratie, tellement menacée et mésestimée de nos jours, a besoin pour survivre, pour revivre, de responsables de la même trempe ; d'hommes et de femmes qui osent croire que le dialogue est toujours possible, même avec ceux dont on ne partage ni la foi ni les idées, mais avec qui on peut raisonnablement chercher des solutions pour réconcilier et servir l'humain.
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