mardi 2 juin 2026

“Ils ne la voyaient pas comme une femme ordinaire” : Jeanne d’Arc vue

 


Jeanne au siège d'Orléans Jules Lenepveu, vers 1886-1890. Panthéon de Paris.


Historienne spécialiste d'histoire militaire du Moyen Âge, Valérie Toureille publie "Les Compagnons de Jeanne d’Arc" (Tallandier), une plongée dans l’entourage militaire de la Pucelle. À travers les figures de Dunois, La Hire, Jean d’Alençon ou encore Ambroise de Loré, elle éclaire le mystère de l’ascendant exercé par une jeune paysanne sur des capitaines aguerris.

Six siècles après sa mort, Jeanne d’Arc, fêtée par l'Église catholique le 30 mai, demeure une figure à part dans l’histoire de France : sainte, héroïne de guerre et symbole national tout à la fois. Mais derrière la Pucelle d’Orléans se tient tout un monde d’hommes de guerre — capitaines, chevaliers, compagnons d’armes — fascinés par cette très jeune fille venue bouleverser le cours de la guerre de Cent Ans. Dans Les Compagnons de Jeanne d’Arc (Tallandier), l’historienne Valérie Toureille, spécialiste de l'histoire militaire médiévale et de Jeanne d'Arc, explore cet entourage masculin et montre comment la sainte est parvenue à fédérer autour d’elle des chefs de guerre aux intérêts, aux origines et aux tempéraments profondément différents. "Il existait une véritable lacune historique", sur ce plan, explique à Aleteia Valérie Toureille. "On trouve bien sûr des évocations de ses compagnons, mais il n’existait pas vraiment d’étude synthétique sur eux. Éclairer cet environnement masculin me semblait donc particulièrement intéressant." Entretien.

Jeanne d’Arc était très jeune, c’était une femme, et d’un statut social inférieur. Tout semble contrevenir à son succès en tant que chef de guerre, et pourtant, elle va mener à la victoire de la France. Comment est-elle parvenue à cela ?


C’est précisément ce qui rend son destin extraordinaire. Même aujourd’hui, une telle ascension resterait exceptionnelle. Au Moyen Âge, il existe malgré tout une certaine fluidité sociale, davantage qu’on ne l’imagine parfois, mais le cas de Jeanne demeure absolument hors norme. On connaît des femmes de l’aristocratie capables de défendre un château ou un territoire en l’absence des hommes. Mais prendre la tête d’une armée, imposer son autorité à des capitaines expérimentés et devenir une figure politique et spirituelle nationale : cela reste sans équivalent. Je le dis très clairement : il y a un mystère dans l’adhésion de ce monde guerrier à la bannière de Jeanne. C’est une simple paysanne, et pourtant son aura, sa dimension prophétique, emportent l’adhésion. Son courage aussi impressionne profondément ces hommes, dont beaucoup ont été littéralement subjugués par elle.

La dimension spirituelle est première dans leur adhésion à la bannière de Jeanne. Ce qui explique leur ralliement, c’est avant tout sa figure de prophétesse. Jeanne est celle qui ramène l'espoir.

Quelle était la “typologie” des compagnons de Jeanne ? Avaient-ils des points communs ?


Justement, j’ai choisi ces hommes pour leurs différences. Ils forment une véritable mosaïque du monde guerrier médiéval. On trouve par exemple le connétable de Richemont, qui est le frère du duc de Bretagne ; Ambroise de Loré, issu d’une noblesse plus modeste ; ou encore Robert de Baudricourt, qui est attaché à l'administration et à la défense d'une place pour le Roi (Vaucouleurs); La Hire quant à lui est un modèle de soldat du XVe siècle, représentant ces soldats de la petite noblesse venus combattre dans le nord du Royaume et qui ont ainsi accédé à une certaine ascension sociale. Tous appartiennent à des milieux différents, avec des intérêts parfois divergents, mais Jeanne parvient à les fédérer.

Comment Jeanne se protégeait-elle au milieu de ces hommes de guerre ?
Les témoignages du procès de réhabilitation sont très éclairants. Jeanne dormait tout habillée, en armes, avec ses chausses attachées. Mais surtout, ses compagnons expliquent qu’elle a toujours été très protégée. Ils disent aussi quelque chose de frappant : aucun n’aurait osé porter la main sur elle. Plusieurs reconnaissent qu’elle pouvait être désirable, mais ils parlent d’elle avec une forme de respect sacré.

Les compagnons de Jeanne croyaient-ils réellement à sa mission spirituelle, ou surtout à son efficacité militaire ?


La dimension spirituelle est première dans leur adhésion à la bannière de Jeanne. Ce qui explique leur ralliement, c’est avant tout sa figure de prophétesse. Jeanne est celle qui ramène l'espoir. Elle porte aussi la conviction que Dieu va leur apporter la victoire, qu'Il est du côté des Français. Il n’y a rien de pire qu’une armée qui doute. D'autre part, elle a ce rôle de fédératrice de ces capitaines qui se déchirent : à ce moment-là, le royaume est profondément divisé dans un contexte de guerre civile, les capitaines se querellent, les défaites s’accumulent. Jeanne réussit à fédérer ces hommes précisément parce qu’elle donne un sens spirituel et providentiel au combat.

Le témoignage de Jean d’Alençon est particulièrement touchant. En substance, il explique que Jeanne ne pouvait pas appartenir au monde ordinaire des humains pour accomplir ce qu’elle a accompli.

Qu’est-ce qui frappait le plus les hommes de guerre chez Jeanne : son courage, son charisme ou sa foi ?


Sans doute l’ensemble de ces dimensions. Mais il est certain qu’elle exerçait sur eux une véritable autorité morale et spirituelle. Elle cherche à moraliser l’armée : elle interdit à ses capitaines de jurer à tort et à travers, veut éloigner les prostituées des camps, impose une certaine discipline religieuse. Elle est accompagnée d’un chapelain en permanence. Et puis il y a aussi sa profonde compassion. Malgré la violence de la guerre, lorsqu’elle voit des blessés — y compris anglais — elle pleure. Cela marque profondément ceux qui l’entourent.


Parmi les compagnons de Jeanne, lequel vous paraît aujourd’hui le plus méconnu ?


Ambroise de Loré est certainement l’un des plus intéressants parmi les moins connus. On possède peu de sources sur lui, mais il représente bien cette “petite guerre” médiévale faite de coups de main et d’escarmouches. Dunois aussi mériterait une grande biographie. Ce sont des figures par excellence de preux chevaliers.

Les compagnons de Jeanne ont-ils joué un rôle important lors du procès de réhabilitation ?


Beaucoup étaient déjà morts en 1456. Mais certains ont joué un rôle essentiel, notamment Dunois et Jean d’Alençon. Le témoignage de Jean d’Alençon est particulièrement touchant. En substance, il explique que Jeanne ne pouvait pas appartenir au monde ordinaire des humains pour accomplir ce qu’elle a accompli. Il décrit son intervention comme extraordinaire. Au fond, il dit peut-être la seule chose capable d’expliquer Jeanne : son caractère absolument exceptionnel.

Jeanne était-elle seulement une héroïne de guerre, ou déjà, aux yeux de ses compagnons, une sainte ?


Je pense que, pour beaucoup, elle était déjà une sainte en devenir. Ses compagnons, on le voit à travers leurs témoignages, ne la regardent pas vraiment comme une femme. Elle était donc peut-être déjà plus qu'une prophétesse à leurs yeux. Et si l'on sort du prisme des compagnons, pour les gens du peuple, c'était le cas aussi : ils cherchent à la toucher, lui tendent des médailles, des objets saints. Elle est déjà, pour eux, une sainte. Dans la mémoire collective, populaire, Jeanne a toujours occupé une place immense. Bien sûr comme figure spirituelle, mais aussi comme figure patriotique. C’est ce qui explique aujourd'hui qu'elle parle à des groupes très différents les uns des autres.



aleteia

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