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"Procession à Naples" de Franz Richard Unterberger, c. 1878
Dans l'après-midi du 8 mai, Léon XIV a visité Naples, cité qui s’est construite comme une rivale orgueilleuse de Rome, en n’hésitant pas à opposer sa foi bouillonnante à l’institution vaticane.
Orgueilleuse de son riche patrimoine baroque, notamment religieux, Naples est devenue une rivale de Rome à la fin de la Renaissance. À partir du XVIIIe siècle, elle se décrit même comme la "ville des 500 coupoles" et connaît, jusqu’à l’unification italienne — et surtout après la prise de Rome en 1870 — un âge d’or.
Dans son roman Pertes et gains (La Onzième Heure, 2026), saint John Henry Newman, converti de l’anglicanisme et donc peu suspect d’antipapisme, donne la parole à un Anglais visitant l’Italie au milieu du XIXe siècle : "Willis dit qu’il s’était souvent demandé ce qui pouvait amener tant d’étrangers, ou plutôt de protestants, à visiter Rome. C’était un endroit si morne, si mélancolique. Une série d’amas de briques, croulants et informes, un sol irrégulier, des chaussées entourées de hautes et monotones murailles, des points d’intérêt se perdant au milieu de vastes étendues désertes, des palais délabrés, des arbres systématiquement mutilés, des rues où l’on enfonce jusqu’à la cheville dans l’immondice, ou bien où l’on se noie dans d’épais nuages de poussière et de paille, un climat des plus capricieux, un air du soir si dangereux… Naples était un paradis terrestre, mais Rome n’était qu’une ville de foi".
Provocateur, l’écrivain Jean-Noël Schifano affirme dans son Dictionnaire amoureux de Naples (Plon, 2007) que le port de Campanie a été "spolié" par Rome de son statut de capitale au moment de ce qu’il appelle la "fausse unité de l’Italie". Il estime que la famille de Savoie a glorifié l’impérialisme de la Rome des papes et des césars, cléricale et ignorante, au détriment de la vivacité intellectuelle et artistique de la cité parthénopéenne, cité des Lumières, florissante sous le règne des Bourbons.
À Rome il y a le pape, mais à Naples il y a Dieu.
Ce qui est certain, c’est que Naples connaît un déclin important au XXe siècle sur le plan économique et culturel. Mais ses antiques traditions populaires, notamment religieuses, restent l’orgueil des Napolitains ; et alors que ses palais se délabrent, le catholicisme perdure, très ancré dans le quotidien de ses habitants. En témoignent les centaines d'édicules (petits autels) dédiés à la Vierge, au Christ ou à des saints locaux, qui ne sont souvent reconnus ni par le diocèse ni par Rome (en particulier quand il s’agit de Diego Maradona), mais qui démontrent l’existence d’une dévotion vivace chez les Napolitains.
Cette singularité dévotionnelle est illustrée parfaitement par une petite anecdote dont sont très fiers les Napolitains. En 1917, Pablo Picasso entame un tour d’Italie et s’installe un temps à Rome. Mais le jeune Jean Cocteau l’invite à le rejoindre à Naples. "À Rome je suis bien, et puis il y a le pape", lui répond le peintre. "Oui c’est vrai, à Rome il y a le pape, mais à Naples il y a Dieu".
Le sang bouillant de saint Janvier
Face à l’autorité institutionnelle de Rome, cité de saint Pierre, Naples oppose sa grande figure : San Gennaro — saint Janvier — évêque martyr du IVe siècle que les habitants considèrent comme un protecteur puissant de la cité, notamment contre le Vésuve. À chaque fois que ce dernier gronde, fume ou explose, comme en 1631, c’est vers saint Janvier que tous se tournent. Et chaque samedi précédant le premier dimanche de mai, la relique du sang du martyr est examinée : si le sang se liquéfie, tout va bien. Mais gare aux funestes présages qu’annonce un sang qui reste solide…
Prudent, le Saint-Siège ne reconnaît pas la liquéfaction comme un "miracle" dogmatique, mais comme un "événement prodigieux". Cependant, plusieurs papes sont venus assister à la cérémonie, à commencer par Pie IX en 1848. En 2007, le sang resta solide pour Benoît XVI, un signe du rejet du pape allemand, jugé trop froid par la presse locale. Et en 2015, François a assisté à une liquéfaction partielle et a plaisanté en disant que le saint ne les aimait qu'à "moitié" car la conversion des fidèles n'était pas encore complète. Bonne nouvelle pour Léon XIV : la liquéfaction était complète lorsque le sang a été examiné le 2 janvier dernier.
Les papes à Naples
Tumultueuse, brutalement émotionnelle, fluctuante et passionnée, Naples se vit comme la ville du Sang, là où Rome serait celle de la Pierre, figée dans son éternelle stabilité institutionnelle, selon une distinction inventée par Jean-Noël Schifano. La venue des papes est donc toujours un moment délicat. En 1848, Pie IX, qui doit fuir Rome, est accueilli à Naples avec faste, mais se rend compte que les Napolitains ont plus de piété pour leur roi et leur saint que pour le trône de Pierre.
En 1980, Jean Paul II se rend dans le quartier de Poggioreale, alors que la région est frappée par un tremblement de terre dévastateur. S’il est globalement reçu comme une figure de réconfort, son passage cristallise aussi la colère d'une population à bout de nerfs face à l'absence de secours, n’hésitant pas à interpeller directement le Polonais.
Visiter Naples, pour un pape, est une tout autre expérience qu’une visite à Milan ou Venise : c’est se confronter à une piété de la rue. Ce n’est pas pour rien que, malgré la proximité géographique avec Rome, les pontifes venant de Naples sont d’ailleurs rares : Paul IV au XVIe siècle (et non Paul VI), mais surtout Innocent XII au XVIIe siècle, le seul qui resta proche de sa ville d’origine.
aleteia
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