Mystique ou fausse mystique ? Comment le Saint-Siège discerne

Antoine Mekary | ALETEIA
Comment l’Église distingue-t-elle les authentiques expériences mystiques des illusions ou des impostures ? C’est sur cette question cruciale qu’ont planché, entre autres, les participants du séminaire annuel du dicastère pour les Causes des saints, à Rome, du 10 au 13 novembre. Éléments de réponse.
Comment distinguer les authentiques expériences mystiques des illusions et autres impostures ? C’est à cette délicate question que s’est attelé du 10 au 13 novembre le dicastère pour les Causes des saints lors d’un séminaire consacré à "la mystique et son rapport avec la sainteté". Pour le cardinal Marcello Semeraro, préfet du dicastère pour les Causes des saints, la mystique reste une "ressource indispensable" dans un monde marqué par "l’aridité scientifique et technologique". Néanmoins, a-t-il rappelé dans son discours inaugurant le séminaire, un saint n’est pas obligatoirement un mystique, et vice-versa.
Le docteur Massimo Gandolfini, neurochirurgien et expert médical du dicastère, a rappelé que l’Église rejette à la fois le "positivisme" — qui réduirait tout à la biologie — et toute posture "acritique" — qui ignorerait les enseignements de la science. "La foi n’est pas une alternative à la raison, mais sa racine", a-t-il souligné, citant Max Planck.
Une étude rigoureuse des stigmates
Le docteur a notamment assuré que les stigmates, blessures de Jésus sur la croix observées sur Padre Pio ou saint François d’Assise par exemple, peuvent et doivent être examinées avec une grande rigueur. Les études médicales effectuées ces dernières années tendent selon lui à montrer que des plaies authentiques présentent des caractéristiques médicalement atypiques (absence de cicatrices, aspect toujours "frais"). Des spécificités qui permettent déjà d’écarter les cas où les plaies résultent d’une automutilation, qui provoque une certaine cicatrisation bien documentée.
Pour offrir une perspective plus spirituelle, le père Mihaly Szentmartoni, jésuite et universitaire d'origine hongroise, a rappelé le récit que fait Goethe dans son Voyage en Italie d'une enquête menée à la fin du XVIIIe siècle par saint Philippe Néri à la demande du Pape auprès d'une religieuse réputée pour des dons spirituels.
Attention aux faussaires
Se rendant au monastère sur son mulet, le saint italien passe par des chemins boueux. Une fois devant la pieuse femme, il lui tend une de ses bottes crottées pour qu'elle l'enlève. "La vierge sainte, délicate, recule en arrière et exprime en termes violents son indignation face à cet ordre". Philippe Néri se lève tranquillement, et rentre directement faire son rapport au Pape, qui est très surpris, s'attendant à une enquête approfondie. "Ce n’est pas une sainte, s’écria le religieux, elle ne fait point de miracles, car elle n’a pas la qualité essentielle, l’humilité", raconte Goethe.
Le problème n'est pas les mystiques mais la crédulité des gens.
Partant de cet exemple classique, le prêtre et consulteur théologien au dicastère pour les Causes des saints a souligné combien les faussaires "s'insèrent dans nos problèmes" en venant apporter des réponses à "nos croyances". Le jésuite a rapporté le cas d’une mystique dont on affirmait qu’elle avait "prédit" la démission de Benoît XVI — une interprétation qui relève en réalité d’un "déjà-vu", un phénomène médicalement documenté, où une personne croit revivre un événement. Souvent, "le problème n'est pas les mystiques mais la crédulité des gens", a-t-il déploré.
Mgr Felice Accrocca, archevêque de Bénévent, a pour sa part rappelé qu’un vrai mystique "ne sait rien de plus que les autres chrétiens, il le sait simplement différemment". Enfin, recevant les participants en audience ce jeudi, le pape Léon XIV a reconnu que certaines réalités mystiques "peuvent être trompeuses". Il a cité l’Évangile de Luc (6, 43-44) : "On reconnaît l’arbre à ses fruits". Un authentique événement de grâce divine "se manifeste par les fruits qu’il produit", a-t-il conclu, invitant à un discernement fondé sur le magistère, la théologie et la spiritualité.
Albert le Grand, un immense saint injustement oublié

LAWRENCE LEW | FLICKR
Albert le Grand.
Il aura fallu 650 ans pour que l’Église canonise Albert le Grand, fêté le 15 novembre. Curieux pour cette remarquable figure de son temps, le XIIIe siècle, dont l’envergure intellectuelle, il a rendu Aristote à l’Occident et découvert les talents de Thomas d’Aquin, et la modestie étaient édifiants.
Il est curieux de constater qu’Albrecht Von Bollstädt, plus connu sous le nom d’Albert le Grand, l’une des plus remarquables figures de l’ordre dominicain, modèle de culture quasi universelle, philosophe, théologien, entomologiste, géologue, zoologue, pour ne citer que quelques-uns de ses innombrables centres d’intérêt, l’homme qui a rendu à l’Occident Aristote en le christianisant, le maître de saint Thomas d’Aquin dont il a été le premier à mesurer l’envergure intellectuelle et qu’il ne cessera de défendre jusqu’à la mort prématurée du disciple en 1274, n’a été porté sur les autels qu’en 1931, soit 650 ans après son décès. D’autant plus curieux, même, que l’envergure de l’homme et de son œuvre n’a jamais été contestée et qu’il a laissé, partout où il est passé au cours d’une vie largement itinérante, un souvenir qui a marqué les lieux, comme au Quartier latin où il a enseigné, donnant son nom à la rue Maître Albert et à la place Maubert, contraction de l’appellation précédente.
Il est vrai que cette puissante intelligence a toujours fait preuve d’une immense modestie et que, dans son humilité, il n’a jamais couru après les honneurs, pas même ceux de l’Église dont il a toujours su se dépouiller. Albert est né vers 1220 à Lauingen en Souabe, en Bavière, d’une famille de chevaliers plus habitués à manier l’épée que la plume et fière jusqu’à l’orgueil de sa noble extraction. Pourtant, ce n’est pas cette voie qu’adolescent, il choisit. Au métier des armes, il préfère les études et part pour Venise, puis Padoue, où, bachelier ès Lettres, il se consacre ensuite aux sciences et à la médecine, révélant en ces matières d’étonnantes capacités et un sens de l’observation qui fera de lui l’un des premiers esprits véritablement scientifiques.
Un noble métamorphosé en mendiant
C’est à Padoue qu’il découvre les frères prêcheurs, que Dominique a fondés en 1216, moins de dix ans plus tôt. Est-ce leur dépouillement radical, si nouveau, ou leur intellectualisme, qui le séduit ? Les deux et, en 1223, Albert les rejoint, démarche qui ne va pas de soi tant il semble choquant, – Thomas d’Aquin en fera la pénible expérience –, pour un jeune noble, de se métamorphoser en religieux mendiant. Au moins sa passion de l’étude sera-t-elle satisfaite puisque Albert se voit offrir la possibilité de passer ses diplômes de théologie à Paris, puis à Cologne, où il commence à l’enseigner en 1228 avant même d’avoir tous ses grades qu’il obtiendra en 1245. Il est vrai que, dans l’intervalle, il n’a cessé de pérégriner d’un couvent à l’autre, de Ratisbonne à Hildesheim, de Fribourg-en-Brisgau à Strasbourg avant de revenir à Paris en 1241 puis à Cologne.
C’est à Paris qu’il rencontre Thomas, alors que le garçon, effrayé de sa propre intelligence, et des satisfactions qu’il en tire, craignant de pécher par orgueil, s’ingénie à passer pour un crétin envoyé par erreur à l’université. Ce n’est pas le moindre mérite d’Albert que d’avoir deviné sous les silences de celui que ses charitables camarades ont surnommé « le gros bœuf muet » la finesse d’un génie et de l’avoir convaincu que le vrai péché serait de ne pas user des dons que Dieu lui a accordés. C’est aussi l’époque où Albert découvre Aristote, disparu des bibliothèques occidentales lors des ravages des grandes invasions mais sauvegardé en Orient et conservé par les savants arabes qui en proposent gloses et commentaires. Le défi sera d’adapter au catholicisme une pensée païenne revisitée par l’Islam, donc doublement jugée incompatible avec la foi. À l’évidence, l’esprit scientifique d’Albert se sent à l’aise dans la rationalité aristotélicienne, et il saura communiquer son admiration du philosophe grec à Thomas d’Aquin.
Ses chères études
Si Thomas donnera la Somme théologique, c’est à une encyclopédie que se voue Albert, y passant plus de vingt ans. Ses supérieurs ne cessent pourtant de l’occuper à d’autres affaires le nommant provincial de Germanie en 1257, ce qui l’oblige à courir les routes, puis évêque de Ratisbonne en 1260. Albert se sent si mal à l’aise dans ces fonctions, lui que seuls l’étude et l’enseignement passionnent, qu’il obtient du pape Urbain IV la permission de démissionner en 1263 mais c’est pour être envoyé prêcher la croisade au monde germanique… L’on finit par le laisser enfin retourner à ses chères études. Albert enseigne à Wurtzbourg, Strasbourg, Cologne, où il a, en 1248, fondé le Studium generale qui réunit les étudiants dominicains.
C’est en cette ville qu’il meurt le 15 novembre 1280 et est enterré en l’église Saint-André. Il est béatifié en 1622. S’il lui faut attendre l’auréole jusqu’en 1931, il ne faudra qu’une décennie de plus pour que Pie XII le proclame patron des scientifiques et des savants catholiques. Un patronage qui l’aura certainement comblé !
ALETEIA
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